Linguiste et professeur

Du linguiste en herbe au professeur de littérature.
Où il sera un peu question d’orthographe, du stalinisme et d’un grand polyglotte.
(Ce texte est conforme à la nouvelle orthographe, mais aucun mot rectifié ne s’y trouve.)

Je détiens un baccalauréat en linguistique. J’ai appris qu’il ne fallait pas tenir compte de la forme écrite du français parce que celle-ci ne donne pas un portrait fidèle de la langue. Je n’étudiais les langues qu’à partir de données orales. Ces dernières m’ont révélé qu’en français le participe passé ne s’accorde plus depuis longtemps, que la marque du pluriel n’est pas sur le nom mais sur le déterminant, qu’il y a 16 voyelles et presque autant de consonnes. Dans les faits, les sons produits lorsqu’on lit à voix haute les groupes de lettres « en », « on », « in » et « ou » sont en réalité des voyelles. Cela fait du français une des langues occidentales qui possèdent le plus de voyelles.

Alors pourquoi ajouter un « s » à « porte » lorsqu’on écrit « des portes » ? Pourquoi nous a-t-on enseigné qu’il a cinq voyelles en français ? Pourquoi apprend-on des règles archaïques ? Pourquoi nous impose-t-on un système d’écriture aussi anachronique et mensonger ?

Je n’avais pas 22 ans et j’avais un rapport conflictuel avec la langue écrite.

Pour m’aider, j’ai poursuivi par la suite des études en littérature. C’est alors que j’ai lu des articles d’un théoricien important, le linguiste russe Roman Jakobson. Cet homme parlait plus de 20 langues, a fui l’URSS parce qu’il était juif et parce qu’il était un linguiste dissident (plusieurs linguistes ont été emprisonnés ou tués parce qu’ils refusaient la conception stalinienne du langage). À Prague, il a été au centre d’un important groupe de recherche sur les sons des langues. Avec l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss, il a jeté les bases du structuralisme. Aux États-Unis, il a fortement influencé le jeune Noam Chomsky qui lui a dédié le premier ouvrage de la linguistique générativiste : The Sound Pattern of English. Pour tout dire, il est l’Einstein de la linguistique moderne.

Pour Jakobson, le linguiste ne peut décrire l’état d’une langue s’il ne tient pas compte des différentes formes esthétiques de cette langue, c’est-à-dire de la littérature. Car, contrairement à ce que l’on pense, la littérature contribue au changement linguistique. Ce dernier est imprévisible et se diffuse rapidement dans la communauté.

C’est pour cette raison que les régimes totalitaires éliminent les linguistes et que Richelieu a créé l’Académie française; puisque la langue est de nature à échapper au pouvoir, il ne faut surtout pas dire qu’elle est instable et que le sens des mots est changeant. L’écriture est ainsi l’instrument d’un pouvoir qui veut se maintenir en place en figeant vainement la langue dans le temps.

Cependant, nul ne peut stopper l’évolution de la langue, nul ne peut empêcher la littérature d’agir contre le pouvoir. La littérature agit sur la langue comme le caléidoscope sur l’image; arrêtons le jeu et la langue se fige et meurt.

Aujourd’hui, je suis un professeur de littérature au service de l’État. Je garde encore un rapport conflictuel avec l’orthographe, avec ces courbes et ces droites que l’on dessine à la main, que l’on imprime sur du papier ou que l’on pixellise à l’écran. Je ne suis pas pour autant un fauteur de fautes (l’attribut fauteur qualifie en français « celui qui favorise une action blâmable », d’où l’expression fauteur de troubles et non *fouteur de troubles). C’est mon travail de pénaliser un dessin mal tracé ou incomplet (en grec, ortho veut dire « droit » et graphe, « dessin », « trace »), un mot mal écrit parce qu’il ne respecte pas une règle d’accord prescrite à une époque où le français se parlait autrement.

Fort heureusement, c’est aussi mon travail d’enseigner que, comme la musique, le français est émouvant parce qu’il est mouvant. Cette mouvance réside dans la richesse de ses sonorités et surtout dans l’articulation mélodique de sa syntaxe. Je dois dire que j’ai longtemps pensé que cette comparaison ne voulait rien dire. N’empêche, l’émotion que suscite une expérience linguistique, nous la ressentons en classe chaque fois que l’un d’entre nous lit oralement et pour les autres un extrait d’une pièce de théâtre, d’un roman ou un poème tout entier.

Le silence où s’étend la voix vive du français fait frémir.

Comme locuteur de la langue française, quel est votre rapport avec la langue orale et avec la langue écrite ?  Étudiez-vous encore la langue française ? Qui sont vos modèles ? L’histoire de la langue française vous inspire-t-elle ?

Daniel Mongrain
Professeur au département de français

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