Autonomie professionnelle ?

Autonomie professionnelle ou interdépendance professionnelle

Je ne suis pas un partisan de l’autonomie professionnelle, qui à mon sens est non seulement un mythe, c’est-à-dire une représentation erronée de la réalité qui se maintient par la seule force des traditions, mais aussi une norme de conduite moralement condamnable. Mon crédo, si j’en ai un, se nomme l’interdépendance professionnelle. Or, ces deux philosophies antagonistes ne peuvent cohabiter paisiblement à l’intérieur d’une même organisation. Elles sont des adversaires naturels.

L’autonomie professionnelle est un mythe pour deux raisons.

Premièrement, un professionnel qui œuvre dans une organisation comme le Collège tout à la fois dépend du travail et affecte le travail de ses collègues.  Par exemple, la motivation et les connaissances accumulées des étudiants dépendent en bonne partie de leur expérience scolaire et donc des décisions professionnelles prises par les enseignants en amont du parcours éducatif. La disposition et la capacité à apprendre des collégiens de dernière année sont façonnées dès la petite enfance par la famille et les services de garde, puis par les écoles primaires et secondaires, puis enfin par les enseignants du collégial qui forment les jeunes de première et de deuxième année.

Je vis cette réalité tous les jours tandis que je m’affaire à corriger certaines opinions erronées et attitudes ruineuses, ou inversement à renforcer des apprentissages valables acquis au cours de leurs études antérieures. De même, je m’inquiète à chaque fois que j’enseigne, tenaillé par la crainte d’alourdir par mes faux pas le fardeau des professeurs d’université qui à leur tour auront à former les jeunes qui passent par ma classe ou de mal les préparer à faire face au monde du travail.

En somme, l’autonomie professionnelle n’existe pas parce que la qualité du travail de chaque enseignant a un impact sur l’ensemble de la communauté collégiale, voire sur la société dans son ensemble.

Deuxièmement, l’autonomie professionnelle dans l’enseignement est un mythe parce que l’enseignement n’est pas une profession, du moins au Québec. En effet, une profession (contrairement à un métier) est encadrée par des normes strictes qui permettent à un ordre professionnel de retirer le droit de pratiquer à ses membres si ceux-ci dévient de la norme. La médecine, le droit, la psychologie et le génie sont des professions. Pas l’enseignement. En conséquence, c’est jouer sur les mots que de parler d’autonomie professionnelle en éducation puisque notre métier n’est pas encadré par un ordre professionnel. Au plan conceptuel, l’autonomie professionnelle est l’équivalent d’un cercle carré.

Malgré tout, nombreux sont ceux et celles qui tiennent à ce que cette autonomie devienne ou demeure une réalité (tout en s’opposant à la formation d’un ordre) et ils s’imaginent qu’il faut la défendre bec et ongles contre les pressions administratives et les partisans d’une authentique politique de développement professionnel, groupe dont je fais partie.

Mais défendre l’autonomie professionnelle au Collège, c’est d’abord et avant tout interdire à nos collègues, qu’ils œuvrent au sein de l’administration, du corps enseignant ou des cohortes étudiantes, tout droit de regard critique sur notre jugement et notre pratique. Cette prétention s’oppose justement au professionnalisme qui est fondé sur cette idée que le bien public dépend de la capacité de certains experts à exercer leur travail correctement, d’où la pertinence de règlementer leur métier pour en faire une profession. En effet, le professionnalisme suppose que chaque enseignant aspire à satisfaire des exigences minimales d’expertise dont il peut rendre compte publiquement par sa pratique, parce que le bien public en dépend.

C’est pourquoi je pense que de réclamer le droit de pratiquer d’après son seul jugement personnel est moralement condamnable. Le jugement professionnel est par définition un jugement personnel encadré par des normes de qualité rendues publiques. Si au nom de l’autonomie on s’arroge le privilège de se soustraire à la critique malgré que notre travail affecte autrui, cela revient à instrumentaliser le public pour notre bénéfice personnel. En tant que membre de ce public, en tant qu’individu prenant part à une société dont mon bien-être et celui de mes futurs enfants dépendent, j’ai le droit et même l’obligation d’exiger que chacun fasse sa part en tenant compte non seulement de son bien personnel, mais aussi du bien d’autrui. C’est là l’essence du professionnalisme véritable et du contrat moral qui nous lie ensemble.

Micaël Bérubé
Professeur de philosophie

1 commentaire pour Autonomie professionnelle ?

  • Martin Leblanc

    Il n’existe pas d’autonomie professionnelle (des enseignants) comprise comme « un droit de pratiquer d’après son seul jugement personnel ». C’est une caricature de la réalité. Selon la convention, ce sont les départements qui sont autonomes et les professeurs ne le sont donc qu’indirectement, c’est-à-dire qu’ils sont autonomes dans la mesure où leurs assemblées départementales consentent à leur accorder plus ou moins d’autonomie individuelle.

    Pour l’administration, donner une grande autonomie aux départements, c’est d’abord faire preuve d’un bon sens de la gestion. Les professeurs de cégeps sont pour la plupart hautement qualifiés et « autonomes » (capable de s’occuper d’eux-mêmes). Ensuite, de par la nature de leur fonction, ce sont les professeurs qui, en collégialité, sont les mieux placés pour évaluer le travail de leurs collègues.

    Bref, je m’oppose à l’autonomie professionnelle comprise comme « un droit de pratiquer d’après son seul jugement personnel » (ce droit n’existe pas), mais je ne comprends pas d’où vient ce besoin de créer un ordre professionnel ou d’autres structures administratives. Les départements ont l’expertise et toute la latitude nécessaire pour mettre de l’avant une authentique politique de développement professionnel.

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