L’enseignement différencié

L’enseignement différencié

À la lecture du billet de Micaël intitulé Une chance de réussir pour chacun, quelques idées me sont venues à l’esprit sur ce sujet délicat. Je voudrais parler ici d’enseignement différencié plutôt que d’évaluation différenciée. Je suis d’accord avec Micaël quand il souligne que les étudiants ne nous arrivent pas tous avec le même bagage lorsqu’ils se présentent en classe au début d’un cours. À la question de la culture générale inégale, j’ajouterais un facteur évident pour tous les professeurs, mais qu’on ne reconnaît pas aisément, l’inégalité des dons, du talent en d’autres mots. Pour ma part, je considère que c’est l’élément le plus déterminant et, en conséquence, il limite de manière rédhibitoire les progrès que nous pouvons faire accomplir aux étudiants. Rendus au niveau collégial, les jeux sont faits dans une large mesure. Que nous reste-t-il alors comme espace d’intervention ? Que peut-on tout de même réaliser en classe ?

Première chose. La philosophie possède un avantage sur les sciences humaines et la plupart des autres matières enseignées dans le sens où, pour une très large part, elle s’adresse à nous en tant que nous sommes des êtres humains. Je me suis mis à enseigner à partir de cette considération depuis un certain temps et je crois pouvoir, dans une certaine mesure, contourner ainsi la disparité de la culture générale chez mes étudiants. Après tout, ils sont des êtres humains et si j’aborde avec eux la question de la finitude, ils se situent là tous sur le même pied. Je peux commencer à ériger quelque chose avec eux sur cette base. Il est certain que les plus doués construiront leur édifice plus rapidement que les autres et il sera sans doute plus solide, mais chacun aura l’occasion de construire quelque chose de suffisant pour répondre aux exigences du cours.

Deuxième chose. Mes cours ne présentent toujours que quelques concepts fondamentaux. Chacun pourra minimalement les appréhender, en rendre compte, mais les meilleurs pourront pousser leur travail aussi loin que s’ils étaient à l’Université sans que cela affecte le moindrement la cohérence du cours ni la cohésion de la classe.

Troisième chose. Le travail sur les textes philosophiques met les étudiants à égalité devant le contenu. L’inégalité, et elle peut être considérable, tient à l’accès à ce contenu. Ce sera plus facile pour les plus doués, les autres devront travailler d’arrache-pied pour obtenir la clef du texte et surtout ensuite en rendre compte dans leurs travaux. Mon travail consiste à fournir en classe les moyens d’un accès satisfaisant au texte et surtout, puisque mon enseignement est principalement conceptuel, aux concepts qui s’y trouvent. Mais je dois proposer au total une matière qui réponde sans équivoque à la soif de connaissance et de défi des meilleurs. Ainsi, mon enseignement offre un accès différencié aux textes et aux concepts que j’aborde. À la fin, tous les étudiants auront franchi le seuil de l’essentiel, certains se sont rendus jusqu’en son cœur. Ils sortent nécessairement du cours avec une part restante d’incompréhension qu’ils doivent considérer comme un dépôt de questionnement.

Certains n’étaient venus au cours que pour le passer et c’est ce qu’ils ont fait, d’autres en voulaient plus et ils l’ont obtenu. Ils auront tous progressé, inégalement cela va de soi, selon qu’ils ont auront pu articuler leurs motivations et la matière enseignée. Les schémas d’articulation étaient ouverts et, pour une bonne part, il revenait à chacun de les déterminer selon ses attentes.

Au semestre d’automne 2011 en premier cours de philosophie, je n’ai pas eu plus de dix échecs sur cent quarante étudiants. Il s’agissait essentiellement de gens qui avaient manqué de discipline. Ni l’inégalité du bagage culturel ni la disparité des dons n’avaient eu à mon avis d’effets néfastes sur la réussite.

Au semestre actuel en second cours de philosophie, le taux de décrochage au bout de sept semaines me semble relativement élevé. On constate que les mauvaises habitudes concernant la discipline générale interviennent massivement pour expliquer la situation. Il semble qu’au premier semestre, ils n’ont pas tous appris qu’il fallait travailler pour réussir.

Ce billet a paru dans La Vitrine de l’éducation, blogue pédagogique animé par trois professeurs de philosophie du Collège Montmorency : http://www.vitrineeducation.ca/?p=443 en réponse au billet de Micaël Bérubé  inititulé : « Une chance de réussir pour chacun  » : http://www.vitrineeducation.ca/?p=413

Pierre Chicoyne
Professeur de philosophie
Collège Montmorency

1 commentaire pour L’enseignement différencié

Envoyer un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

*